14 mai 2008
PREMIER JOUR
Home sweet home Où le journaliste arrive à la bourre, bien que ce ne soit pas de sa faute Une petite devinette : c’est quoi une " malveillance sur la voie " ? La réponse est simple : deux heures de retard. Ce matin je me suis levé fort tôt pour rejoindre la Croisette via le train. Et là, bingo ! " en raison d’une malveillance sur la voie… " tous les trains en direction de Nice, Cannes et Vintimille accusaient deux heures de retard. Quand je dis " accusaient " c’est une litote bien sur. Bref toujours est il qu’au lieu d’arriver à l’heure du laitier pour ne pas manquer la première projo presse de 10h00, il était tout juste 10h15 lorsque j’ai mis le pied sur le quai de la gare de Cannes. J’ai aussitôt mis l’autre pied en me disant que c’était râpé, foutu, fini. Sans accrédit et avec ses bagages, pas la peine, même en rêve d’espérer entrer dans le Palais . En temps normal, j’aurai pesté, vitupéré. Je suis resté d’un zen insolent face à l’adversité. Mieux même, j’ai rigolé intérieurement : l’idée de ne pas voir L’Aveuglement, titre prémonitoire, j’ai trouvé ça assez cocasse. De toute manière je le verrai à 16h00, à l’autre projo presse. Sauf qu’entre temps, bien sur, " Radio Croisette " m’a un rien informé des " qualités du film " et de " ce qui ne fonctionne pas, mais alors, pas du tout ". M’en fiche, me ferais mon opinion tout seul. Privé de projo mais avec un mot d’excuse de la SNCF, je me suis donc rendu à mon hôtel… Même hôtel, même chambre, même vue sur la piscine depuis ma terrasse (eh, oui, j’ai une terrasse). Cela fait je ne sais combien d’années que je suis logé à la même enseigne. En principe, ça devrait me rassurer, c’est habituel, normal, je n’ai pas à prendre mes marques. Mais insidieusement cette habitude m’angoisse. J’ai l’impression du jour de la marmotte dans Un jour sans fin, un mauvais trip d’histoire perpétuelle. Un peu comme si la vraie vie était la parenthèse et la chambre d’hôtel une réalité manière David Lynch. Bon, fallait bien que je flippe un peu en ce début de festival. Du coup, j’ai immortalisé ma vue sur la piscine que je vous livre. Et puis tiens, pendant qu’on y est, tous les matins, je prendrais une photo de ma vue sur la piscine. Une webcam figé qui vous donnera l’air du temps météorologique. Si ça se trouve, durant les 12 jours du festival, je tomberai sur un allumé plus ou moins notoire qui sera bouleversifié par mes clichés et me fera un pont d’or pour que je les expose à Beaubourg en septembre ou au Moma l’an prochain. A l’heure où ce post est écrit, je suis à Cannes, je n’ai pas encore vu de film mais je suis devenu un artiste conceptuel. Et là, je m’étonne moi-même.
et se rend à son hôtel qui n’a pas changé du tout pour y faire de l’art conceptuel.
15 mai 2008
DEUXIEME JOUR
Wenders, Sagan et le parapluie Où le journaliste se distrait un peu et espère qu’il ne sera pas pris en otage par une Ludivine. Temps couvert et lourd ce matin. La météo est formelle, il va pleuvoir sur la Croisette en fin de semaine. Normal. Pour au moins deux bonnes raison : primo je n’ai pas embarqué mon parapluie dans ma valise. Or, et comme il se doit, chaque année, j’emporte mon pébroque… et il ne pleut pas. Ne l’ayant pas pris cette année, on peut s’attendre à des giboulées tardives, un orage d’août anticipé voire une bonne grosse averse. Deuxio, Wim Wenders est en compétition. Or, et les statistiques sont formelles sur ce fait, chaque fois que Wim brigue la Palme d’Or, il flotte sur la Croisette. C’est dans son contrat avec le festival : pour Les anges du désir, il a plu le jour même, pour Don’t come knoking il était tombé une rincée la veille et, last but not least, lorsqu’il avait présenté Paris Texas, il n’avait pas arrêté de tomber des trombes durant les 12 jours du festival… Mais Wim avait décroché la Palme d’Or cette année là. Donc, logiquement, avec un temps maussade mais pas encore de goûtes il reste en lice pour un prix annexe. Sinon, ce matin, je me suis fait une récréation en allant voir Kung-fu Panda, le nouveau délire en 3D de Dreamworks. C’est bien, drôle, avec des clins d’œil aux films de sabre et au cinéma de Hon Kong. Un petit moment de détente bienvenu parce que depuis le début du festival, côté sujets abordés, ce n’est pas franchement du Capra : le monde qui devient aveugle, les massacres du Sabra et Shatila, la jeune femme qui élève son minot en prison… Attention, je ne dis pas que ces films là sont mauvais, loin s’en faut. Je dis que côté ambiance c’est un peu plombé et que rire avec un Panda qui fait du kung-fu ça fait du bien. A part ça, cela fait déjà plusieurs jours (c’était avant mon départ pour la Croisette) que je me fais harceler par une Ludivine. Cela fait quelques années déjà que j’ai décidé, sine die, de baptiser toutes les attachées de presse Ludivine (Sauf Dany mais pour des raisons qui ne vous regardent pas). Donc, il y a une Ludivine qui, a grand coup de mails, de messages sur répondeur (à quand la relance via sms ?) me course pour que demain soir, après la projo de presse, je cavale pas loin, dans un cinoche de la rue d’Antibes, pour venir voir " Sagan " le film sur l’auteuse avec Sylvie Testu dans le rôle… et que samedi je vienne faire l’interview de la comédienne. Et là, je flaire le mauvais plan because l’interview se passe dans une villa à perpette de la Croisette. Ça veut dire qu’une fois là haut je risque de ne pas pouvoir en repartir quand je le souhaiterais. Pour peu que la comédienne est pris du retard dans son agenda je suis marron avec deux plombes dans les gencives donc une projo qui saute… La prochaine fois que la Ludivine me relance, je deale avec elle une invit pour la fête " Sagan ". Devrait y avoir de quoi fumer et qui sait de quoi lire aussi si ça se trouve… Tiens, à propos de fêtes, je poste une photo des invit’s et autres flyers que j’ai reçu entre hier et ce matin. A mon avis, ça sent le début du week-end tout ça. Sauf qu’il va pleuvoir.
17 mai 2008
TROISIEME JOUR
Jésus serait-il revenu ?
Où le journaliste se met à couvert et fait des rencontres qui l’interrogent,
quelque part, au niveau du vécu.
Bon ça y est, il pleut. Depuis quand, j’en sais rien mais au sortir de la projo du documentaire de Daniel Leconte C’est dur d’être aimé par des cons, consacré au procès de Charlie Hebdo à propos des caricatures de Mahomet, vlan, la flotte. C’est tout de même drôle, la pluie, à Cannes : voir les gens censés se faire voir raser les murs est un petit plaisir dont je ne me lasse pas. Comme il n’y avait pas de vent d’Est trop méchant, je me suis dis que ça n’allait pas durer et j’ai eu tout juste. Dix minutes plus tard, le soleil n’était pas là mais la pluie non plus.
En me mettant à couvert (non loin du Pantiero, pour les curieux) j’ai rencontré Bob Damiano. Enfin plus exactement j’ai soigneusement évité de le rencontrer en remettant mes lunettes noires, ce qui, j’en conviens, et vu qu’il tombait des cordes était absolument idiot. Fort heureusement, Bob a rencontré d’autres personnes pour leur tenir la main et la jambe pendant un bon bout de temps.
Bob, c’est un personnage de Cannes comme je les aime (à dose homéopathique) : mégalo, mytho, parano mais pas méchant. Cet ancien animateur de radio libre a, il vous le dira lui-même si vous avez deux plombes à perdre, écrit de magnifiques scénarios qui n’ont jamais été tournés, joué dans de grands films mais à chaque fois son rôle a été coupé au montage, rencontré tout Hollywood en animant les soirées du festival de La Ciotat, a refusé les avances de Romy (Schneider of course) lorsqu’elle était en dépression…
Bob, c’est un peu comme la chambre d’hôtel dont je vous causais dans le premier post de ce blog : quelque chose de rassurant et d’un rien angoissant. Le fait de savoir qu’il est (encore ? toujours ?) là rassure et intrigue. Du coup, en attendant que la pluie s’arrête, j’ai repensé à un autre personnage récurrent de la Croisette, ou, plus exactement, de l’Esplanade Georges Pompidou, celle qui marque l’entrée du Palais. Des années durant, tous les soirs, à l’heure des marches, du tapis rouge et de Canal +, un mec se promenait dans la foule avec, au dessus de lui, une pancarte sur laquelle était écrit : " Jésus revient ". Le mec était sans doute mystique mais pas prosélyte. Il ne distribuait pas de tracts, ne prêchait pas la bonne parole. Non, rien de tout cela. Il se contentait de fendre gentiment la foule en affichant " Jésus revient "…. Et, en croisant Bob Damiano, l’incontournable, je me suis rendu compte que cela faisait plusieurs années déjà que je n’avais plus vu le mec à la pancarte. Comme je sortais du film de Leconte qui est une vraie leçon de démocratie et de laïcité, je me suis dit que sans doute Jésus était revenu et que le mec à la pancarte n’avait plus de raison, lui, de revenir sur la Croisette.
Une qui revient en force, c’est ma consoeur de France Inter Eva Bétan. Ce matin, au journal de 7H00 elle était en pâmoison pour parler du Desplechin Conte de Noël. Je vous passe le côté " je l’ai vu avant tout le monde et j’ai a-do-ré " juste pour évoquer l’homélie de la grande prêtresse radiophonique qui, en substance se résumait à " ce serait formidable si Desplechin avait la Palme il succèderait ainsi à Pialat ". Désolé Eva, je ne vois pas le rapport entre le cinéma de Pialat et celui de Desplechin. Il y a même, au niveau de mon petit vécu, une différence de taille : le cinéma de Pialat m’aura plus d’une fois bouleversé. Celui de Desplechin, m’emmerde. Ite missa es.
18 mai 2008
QUATRIEME JOUR
Dressons l’attente Où le journaliste se fait un peu marcher dessus mais trouve un havre de paix où il ne pleut pas A quoi voit-on que le Festival a véritablement commencé ? Au fait que les files d’attente se créent de plus en plus tôt à l’entrée des salles de projection, qu’elles sont de plus en plus maousses et propices à la bousculade, bousculade sans laquelle le Festival perdrait un peu de sa réputation. Donc je me suis fait marché dessus vendredi soir… et passablement bien bousculé ce samedi matin à 11h00 pour la projo presse du film de Jia Zhangke. C’est un autre principe incontournable du festival que celui de proposer une seule séance de presse d’un film très attendu, juste au sortir de celle de 8h30 et, qui plus est, dans la salle Bazin, la plus petite du Palais. Cohue assurée sous l’œil mi amusé mi désolé de Christine Aimée. En fait, l’astuce c’est de repérer un confrère qui est bien situé (si possible en pole position), de prier Saint Truffaut pour qu’il ait pensé à rallumer son portable et de l’appeler pour lui demander de garder une place. Pourquoi croyez vous que les festivaliers ont tous des sacs à dos, des vestes, des pulls ? Parce qu’il fait frisquet ? Oui, certes, mais surtout pour marquer son territoire de dossiers de fauteuils dès qu’il est entré dans le sein des saints avec sa petite laine, son anorak ou son attache case. L’idéal, c’est de repérer quelqu’un de bien équipé pour garder une place, de l’appeler… et d’aller se mettre à l’abri là où il ne pleut pas et où l’on peut boire un coup en attendant que la cohue s’estompe. C’est ce que j’ai fait vendredi. Manière aussi conviviale que possible de rester zen et fuir l’adversité en prenant un peu de bon temps. Car, comme une frustration permanente – sans laquelle Cannes ne serait là non plus pas tout à fait Cannes – c’est généralement lorsqu’on fait la queue (19h00, 11h00) que se déroulent les apéros les plus sympas et autres " happy hour " incontournables. Avant donc de me faire écraser les arpions j’ai poussé mes pas jusqu’à la plage qui accueille la Semaine de la Critique, me suis réfugié sous la tente pour tuer la mienne (d’attente) en compagnie d’une bière exotique dont je terrai le nom. Comme il s’était remis à pleuvoir, la plage était déserte mais le buffet pris d’assaut (une autre sorte de bousculade dont Cannes garde le secret). Anne reste à ce jour la seule programmatrice que je connaisse qui utilise encore un carnet à spirale comme répertoire et non un Palm comme n’importe quel pékin. Rien que pour cela elle a droit à mon estime et sa photo sur le blog. Elle m’a également donné sa recette pour ne pas être bousculée dans les files d’attente : depuis son arrivée sur la Croisette, elle n’a vu qu’un seul film. C’est peut-être la solution pour ne pas se faire marcher dessus… Quoique pour arriver jusqu’au buffet…
Déjà, avant-hier soir, pour la projo de presse du nouveau Woody Allen, prévue à 19h30, il y avait du monde pour faire le pied de grue dès 17h00. Certes, c’était dans la file réservée aux accrédités " bleus " qui reste et demeure la catégorie la plus aléatoire en ce qui concerne le droit d’entrer dans une salle obscure, celle où il est de mise de jouer des coudes très tôt si l’on ne veut pas se retrouver assis au quatrième balcon et sur le côté. Mais à 19h00, lorsque les fauves ont été lâchés, je peux vous dire que ce fut, même chez les accrédités rose pastille et blanc (respectivement le gratin – auquel j’appartiens et le Must auquel je n’aspire pas vraiment) une foire d’empoigne et de mollets de la belle espèce. Il faut dire qu’aucun journaliste n’avait encore vu le film de Woody, ceci expliquant cela.
N’empêche que tout en savourant ma mousse j’ai croisé Anne, qui elle aussi buvait un coup.
19 mai 2008
CINQUIEME JOUR
Abondante pénurie En me calant dans mon fauteuil, j’ai eu une pensée émue non pour la glace vanille pistache tombée au champ d’honneur et entre les seins de la belle, mais pour tous ceux qui ne pourraient rentrer et se retrouveraient sur le parvis sans voir Indie le retour. Ça c’est un signe que j’appelle la notoriété kilométrique : plus un film est attendu, plus les quêteurs de places se placent haut sur les boulevards. Tout à l’heure, pour le film des Dardenne, je pense qu’ils seront moins nombreux et situés un peu plus bas… disons niveau de la gare maritime. Tout à l’heure, mais pas vraiment : la séance de 8h30 a lieu… à 9h00. Pourquoi ? Je n’en sais foutrement rien. Mais bon, une demi heure de plus au lit ça ne peut pas faire de mal. Comme ne pas aller au cinéma. Car, est-ce pour nous remettre de nos émotions spielbergiennes ? Toujours est-il que ce soir il n’y avait pas de séance de presse de la sélection à 19h30. Que faire à Cannes lorsqu’on a envoyé ses papiers et pas de films à voir ? Dans un premier temps, je me suis dis que j’allais en profiter pour bouffer de bon heure et me coucher tôt. Quelques minutes plus tard, je me suis dis que dispo, je pouvais aller faire la fête (la portugaise se tenait au Majestic). Sauf qu’elles ne démarrent qu’à 22h00, ou boire des coups sur une plage, sur un bateau (je vous conseille les canapés du navire de Arte ceci dit en passant) et enchaîner avec une fiesta… Mais chassez le naturel, il revient au galop. Vrai addict ou trop " pro " ? Toujours est-il que je me suis très vite plongé dans les programmes des sections parallèles. Et comme je n’avais pas séance officielle à 19h00 je me suis fait la séance de 20h00 de la Quinzaine, suivie de celle de 22h00. Il peuvent supprimer toutes les séances de presse qu’ils veulent, ç’est pas ça qui va m’empêcher d’aller voir des films tudieu !
Où le journaliste se fait une nouvelle fois bousculer avant, tout de même,
de retrouver ses fondamentaux.
Finalement j’ai un peu anticipé. Je n’aurai pas du axer le post d’hier sur la bousculade et me le garder pour aujourd’hui. Parce qu’avec ce qui s’est passé ce dimanche pour la projo de Indiana Jones IV, c’était pain béni et le martyr de mes arpions pour Woody Allen, roupie de sansonnet par rapport à ce que j’ai pu vivre sur le coup de 12h00 lorsque les vigiles ont entrouvert les barrières pour que les journaleux investissent le Palais. J’avais pris les devant, pas question d’aller m’en jeter un à un comptoir ou sur une plage : dès 11h00 il y avait la queue pour l’avant première du film de Spielberg. Une chaleur d’étuve, des harengs en caque et, en ce qui me concerne, une re-visitation, contrainte et forcée d’une célèbre chanson d’Edith Piaf. C’est donc, littéralement, emporté par la foule que je me suis retrouvé contre un costard ray-ban oreillette qui n’a pas eu le temps de vérifier le rose pastille de mon accrédit puisque dans le même instant je me retrouvais propulsé par la houle humaine contre une consoeur hollandaise, accorte, certes, blonde et anglophone d’évidence mais qui n’avait rien trouvé de mieux, en faisant la queue, que de bouffer une glace italienne. Son corsage, ravissant, s’est retrouvé aux couleurs Gelattti Motta pendant qu’elle hurlait " fuck " de surprise et que je baragouinais un " sorry " de circonstance avant d’être emporté jusqu’aux marches par la vague de précipités qui me collait au train.
Depuis 8h00 certains, brandissant un carton tel l’autostopeur sur le bord du périf, combien étaient-ils a quémander une place pour la précieuse et toute première séance du film de Spielberg ? Des centaines, à n’en pas douter. Postés à tous les endroits stratégiques du parvis et même le long du quai du Pantiero à la hauteur de l’Hôtel de Ville.
20 mai 2008
SXIEME JOUR
Au milieu du gué Désolé de vous importuner avec mes états d’âmes. Et puisqu’on m’a (gentiment mais avec insistance) demandé à quoi je ressemblai lorsque je montais les marches, je poste une photo de ma tenue festivalière ordinaire sur le tapis rouge à 8h15. Cliché frustrant sans doute pour certain(e)s mais promis juré, l’an prochain, au lieu de faire tous les matins une tof de ma piscine, je posterai celle de ma tronche au fil des jours. Croyez-moi, il y aura de quoi faire un beau morphing !
Où le journaliste, arrivant à mi-parcours s’interroge et se fait quelques frayeurs
C’est Truffaut / Ferrant, le réalisateur de Je vous présente Paméla dans La Nuit américaine qui déclare " arrivé au milieu d’un tournage, je m’interroge et je me dis bon, il te reste la moitié du film pour te rattraper "… Je suis un peu comme lui. Le festival, finalement, c’est comme un train qui avance dans la nuit. On voit des films, on écrit, on publie et puis on se retrouve en plein mitan du Festival avec l’impression de ne pas avoir fait correctement son travail, de n’avoir plus que quelques jours pour se rattraper, d’améliorer le rendu des choses. Le bilan au milieu du gué me semble nécessaire. Côté positif, je n’ai pas loupé un film de la compet’ ni même de la sélection officielle. En revanche, côté sections parallèles, je pleure un peu misède : deux films à la Quinzaine mais rien à la Semaine de la Critique et Un Certain Regard. Question de temps, d’horaires et de disponibilités bien sur mais toujours ce sentiment de non finito. Ce matin bonne et mauvaise surprise : le festival a rajouté une séance de presse de Sanguepazzo le film de Marco Tullio Giordana ce soir à 19h15 Il fait parti de la Sélection officielle hors compet… mais en revanche je vais devoir passer à la trappe Liverpool de Lisandro Alonso présenté à la Quinzaine à 19h30 et cela me mine. En venant sur la Croisette j’avais noté à voir absolument le film de Lisandro dont j’avais découvert Los Muertos il y a quelques années et celui de Alberto Sera. Je risque de louper les deux pour des problèmes d’horaires et cela me navre. Piégé par le compte rendu, le tenu de la chronique cannoise, je me sens frustré. Le propre d’un festival digne de ce nom, c’est pourtant de jouer sur la frustration permanente de ses participants. Pendant que vous êtes en salle pour voir un film, combien d’autres projos êtes-vous en train de louper ? Alors que j’écris ces quelques lignes, je passe à côté de combien de films ?
Passer à côté, c’est ce qui mine le festivalier arrivé à mi-parcours. Il a pris ses marques, son timing et son horloge biologique rythme sa journée, sa soirée, ses nuit… L’habitude étant la pire des choses, il risque de flancher, là, peut-être ce soir, au James Gray (à 22H et je bouffe quand moi alors ? ) Le risque de piquer du nez, d’avoir un coup de pompe allié à ce petit (mais passager, rassurez-vous) coup de blues me fait peur.
21 mai 2008
SEPTIEME JOUR
Otis soit qui mal y pense
Où le journaliste se retrouve un peu coincé, ce qui, à Cannes,
prend forcément des proportions titanesques.
Lorsqu’à 7h20 ce matin, la porte de l’ascenseur qui me menait au hall de la réception de l’hôtel ne s’est pas ouverte, je ne me suis pas inquiété outre mesure. Lorsqu’à 7h21 j’étais toujours dans la cage du dit ascenseur j’ai décidé d’enclencher l’ouverture automatique des portes. Bernique. Une minute plus tard, je frappais discrètement sur l’huis métallique avec l’intention de prévenir le réceptionniste. Que dalle. Après avoir appuyé sur le bouton de la sonnerie et constaté qu’elle ne fonctionnait pas. J’ai regardé l’heure. Il était 7h30, j’étais donc à la bourre, Clint Eastwood n’allait pas forcément m’attendre.
Ce n’est pas tant l’idée de me trouver bloquer dans un ascenseur qui me foutait les boules que celle de louper une projo d’un des films les plus attendus. J’ai donc appuyé sur le petit bouton rouge des urgences liftiennes censée me mettre en relation immédiate avec la plate-forme d’ accueil du service de maintenance de l’ascenseur en question.
Quelle ne fut pas alors ma surprise, sur le coup de 7h45 de tomber sur le répondeur téléphonique du portable d’un quidam agrémenté de la formule magique (côté taxation de la communication) de la voix féminine et synthétique me disant " à la fin de votre message, tapez sur la touche étoile pour le modifier ou la touche dièse pour le réécouter ". Et, conne que tu es ! J’ai qu’un bouton, pas de touches !
Cinq minutes plus tard, la réception de l’hôtel, réveillée par le tambourinage intempestif de mes baskets sur la porte démontrait sa présence et sa perspicacité par un " Oui, y a quelqu’un ? Vous êtes coincé ? " Non, je fais une partie de sudoku. J’adore ça, surtout lorsque je sais que je vais louper le Clint Eastwood !
En désespoir de cause je m’en suis remis à mon propre portable en appelant les urgences. Cinq minutes plus tard la sirène salvatrice d’un camion que je supposais rouge résonnait sur l’avenue. J’allais être sauvé. Les pompiers de Cannes avaient fait diligence. Leur restait à ouvrir ce putain d’ascenseur et, visiblement, ce n’était pas gagné. Entre temps, le gus que j’avais du réveiller en appuyant sur le bouton d’urgence donnait de la voix dans la cabine pour me dire qu’il ne faisait pas parti du service de maintenance mais qu’il s’en occupait. Sur mon portable, les pompiers me donnaient des consignes. En ligne avec l’un comme avec les autres – auquel il faut ajouter le réceptionniste – mon périple statique prenait des allures d’une émission de Julien Courbet.
Un temps j’ai pensé que tout cela n’était qu’une farce, qu’il y avait une caméra cachée quelque part, que lorsque la porte allait s’ouvrir sur le hall de l’hôtel, une pluie de confetti allait s’abattre sur moi pendant qu’une cohorte de pompom girls brésiliennes en string se trémousseraient du popotin telles les vestales du Mondial à Pétanque un soir de finale sur le Vieux Port en chantant " Happy birthday to you " ou " Surprise, surprise ". Bernique, nib. Lorsque finalement à la machette et entre deux étages, la cage d’ascenseur s’est ouverte, je suis tombé nez à nez avec trois sapeurs pompiers, que j’ai remercié et qui sont repartis faire leur boulot, à savoir sauver des vies, la mienne n’étant nullement en péril. A peine les sapeurs tournaient-ils les talons que le réparateur d’ascenseurs est arrivé avec sa clé de 12. En guise de remerciements, je lui ai adressé un bras d’honneur en regardant l’heure. C’était râpé pour le Clint Eastwood que j’ai récupéré à 12h00. Entre les retards de train et la panne d’ascenseur j’aurai perdu 4h00 de Festival. Mine de rien c’est moins que la durée du film de Soderbergh sur le " Che " que je verrai tout à l’heure, si du moins je ne me foule pas la cheville dans les escaliers. Car j’ai décidé, au moins jusqu’au palmarès, de ne plus m'embarquer dans un ascenseur avant tout début de projection. Sans doute à tort puisque le réparateur a bien fait les choses comme en témoigne l’ultime tof de ce post…
22 mai 2008
HUITIEME JOUR
Huitième jour : pique nique en Bolivie Où le journaliste se retrouve la main dans le sac comme tous les autres. Si le milieu du fleuve s’est fort bien déroulé, restait tout de même un cap à franchir, un Himalaya à gravir pour, telle une épreuve scout, en sortir conforté dans son statut ; la projection de presse du Che de Soderbergh. Quatre heure et demie de projection, un col classé hors catégorie qui, en toute logique, conduit en pente douce vers la vallée du Palmarès. J’ai franchi l’épreuve les doigts dans le nez. Même pas piqué du nez, preuve que le film possède d’indéniable qualité. Mais ce qu’il convient ici même de noter c’est la grande première qu’aura constiuté " L’Intermission " au bout de deux heures de projos. La salle Debussy se rallume. On s’étire, on rebranche son téléphone portable. A-t-on le temps d’aller s’en griller une (mais où ? Le palais est non fumeur depuis des années même si on y croise des gugusses en smoking). Lequel, le premier, est sorti de la salle et l’a dit aux autres ? L’histoire de Cannes ne retiendra pas son nom. Toujours est-il que la nouvelle s’est répandue à 8 images secondes (la vitesse accélérée donc) : il y avait à manger dans le hall. Eberlué, j’ai quitté ma place et en effet, une impressionnante armada de sacs papier estampillés d’une étiquette " Che " attendait les accrédités. Dans le sac, une bouteille plastique d’eau minérale, un sandwiche et une barre chocolatée. Une grande première dans l’histoire du festival. Certes l’accrédité lambda, lorsqu’il n’est pas en projo, a tendance à repérer le moindre buffet. Mais là, hier soir, il aura été bluffé par l’organisation. En plus ce ne fut même pas la cohue. Chacun a pris délicatement son sac, jeté un œil dedans et dépiauté du cellophane son petit sandwiche comme un collégien en cours de récré l’aurait fait de son quatre heures. Vu le nombre de pique-assiettes que l’on trouve parmi la faune de journaleux, certains ne se sont pas privés d’en prendre deux, trois ou quatre pour s’empiffrer discrètement. Mais eux qui, en principe, ont le toast ou le canapé ostensible, la coupette toujours pleine et des miettes sur leur veston se sont fait discrets, un peu honteux et culpabilisés. Moi j'ai eu une pensée émue pour les petites mains qui avaient apposé l'autocollant "Che" sur les 4000 sacs en papier
Finalement le cap de la mi-parcours s’est bien passé. Il y a une semaine de cela je posais mes valises sur la Croisette pour ce 61e festival et aujourd’hui il me semble que je n’ai jamais tout à fait quitté les lieux depuis une éternité. Le rythme est pris, les projos s’enchaînent, dans les files d’attente, entre deux bousculades, je discute le bout de gras avec les confrères. Il y a également ceux que je croise dans les apéros, parties et autres " happy hours " qui, invariablement me demandent : " tu as vu de bonnes choses ? " ou " qu’est-ce que tu as vu de bien ? " et auxquels, invariablement je dresse la liste de mes nombreux coups de cœur. Signe des temps ? Je n’ai a ce jour pas encore croisé un aigri déblatérant sur le registre nostalgique du " Cannes, c’était mieux avant ". Pourtant, il y a encore quelques années, ils étaient légion à faire la fine bouche, à se rappeler la larme à l’œil un temps que les moins de vingt ans etc. Où sont-ils passés ? Ils ont pris leur retraite ? Ont décidé une bonne fois pour toute que Cannes n’étant plus ce qu’il était, il convenait d’aller planter sa tente sur la lagune en septembre ou à Berlin en février ? Peut-être sont ils tombés au champ d’honneur de la cinéphilie ou sont passés dans une quatrième dimension où le Festival est comme ils ont toujours rêvé qu’il soit. 
Une demie heure plus tard, la projo reprenait. Certains on gardé le sac papier en souvenir. Dans quelques années, ils en reparleront avec émotion et si par malheur ils devaient devenir des aigris, se rappelant la petite collation que le festival avait proposé aux 4000 journalistes lors de la projection du film Che, ils diront que Cannes, n’est plus ce qu’il était et que c’était mieux avant.
23 mai 2008
NEUVIEME JOUR
Mes aubes sont plus belles que vos nuits
Où le journaliste se prend un méchant coup de vieux
avant de damer le pion à la jeune génération
Et vous, que faisiez vous en avril 1968 ? Peut-être n’étiez vous pas né(e) cela n’a rien de dramatique. Mais, manière Perrec, moi, je me souviens qu’il y a quarante ans et un mois de cela, du côté de Hyères où se tenaient les Rencontres Internationales du Jeune Cinéma, je fêtais avec plein d’autres, le grand prix attribué... à Philippe Garrel. Et il y a juste un mois de cela, apprenant que son nouvel opus, " La frontière de l’aube " était sélectionné pour la compétition cannoise, je me suis pris un vieux coup de nostalgie en me remémorant mes années hyèroises passées et puis, aussitôt ou presque je me suis pris une belle angoisse. Parce que depuis quarante ans et " Marie pour mémoire " je suis le parcours du cinéaste avec passion. Parce que, au fil de ses films nous nous sommes ça et là croisé et que, apprenant qu’il était en compétition pour la Palme, je me suis dis que ce n’était pas lui rendre service. Les quelques sifflets et autres claquements intempestifs de fauteuils qui ont ponctué la projo du nouveau film de Garrel m’auront donné raison. Garrel en sélection officielle à Cannes ? C’est envoyer un pur à l’échafaud. J’ose le parallèle : Festival de Jazz d’Antibes 1963. Eric Dolphy sous la pinède Gould. Le saxophoniste est conspué par les endimanchés qui se targuent d’aimer le ja-a-zz. Hier, pareil avec les soit disant cinéphiles : " La frontière de l’aube " conspué par d’autres endimanchés. De manière rétroactive, j’aurai tendance à embrasser Thierry Fremaux : il lui aura fallu de l’audace pour proposer un tel film en sélection officielle et en compétition. Gênés aux entournures, j’ai glané ça et là quelques réactions de confrères qui " aiment bien mais pas tout ", trouvent " qu’il y a des choses intéressantes " et une flopée de " Il aurait mieux valu qu’il soit à la Quinzaine ", manière jésuite et faux derche (oui, je sais, c’est un pléonasme) d’ostraciser le réalisateur et son film.
Mal à l’aise devant ce hiatus, ayant une pensée émue pour les Garrel (Philippe, Louis et le papa, Maurice) je suis allé noyer mon chagrin du côté d’une fiesta où personne n’était endimanché. Sur le dance floor et le comptoir, se trémoussaient quelques beautés exotiques au son pulsant d’une zique techno. Mais je savais où j’avais mis les pieds : quelques minutes plus tard, un bedonnant barbu s’est mis au piano et a entamé " Mas que nada ". Là je me suis pris un autre coup de vieux puisque d’évidence personne autour du bar ne connaissait Sergio Mendes. Je me suis dit qu’il y avait, entre Mendez et Garrel toute une éducation à refaire, tant chez les cinéphiles endimanchés que chez les beautés exotiques en string. Du coup je suis retourné au cinéma.
24 mai 2008
DIXIEME JOUR
Ca se termine doucettement Où le journaliste dévale tranquillement la pente douce qui le mènera au Palmarès Un car s’est renversé du côté de Tours et il y a de nombreuses victimes, Arsenal à gagné la finale, on a manifesté en masse contre la réforme des retraites, dans quelques heurs les bolides vont s’élancer du côté du Grand Prix de Monaco. La planète, la vraie, ne se contente pas d’arpenter la Croisette en déroulant ses anecdotes comme le tapis rouge, elle ne tourne pas en 24 images secondes. Tous les matins, à l’heure où je prends la photo de la piscine, j’écoute les infos. Dans l’après-midi, alors que j’écris mes articles, la télé est allumée sur CNN. Mine de rien, ce rappel à la réalité est tout à la fois bénéfique et essentiel. A force d’arpenter la Croisette ou de gravir les marches, on en perdrait vite la notion du réel. Il nous rattrape, certes, via bon nombres de films proposés mais tout cela reste paradoxal et étrange. Tout à l’heure, à la fête de la Semaine de la Critique, j’ai croisé les Don Quichotte, le grand barbu comédien qui avait installé des tentes pour les SDF au Canal Saint-Martin. Bon, il ne dansait pas sur Barry White en compagnie de deux blondes ou de deux blacks en string. Il buvait tranquillement sa bière face à la mer, avec dans son regard quelque chose qui ressemblait fort à de l’incrédulité. Une pièce rapportée ? Non, puisque le film sur le Canal Saint Martin était présenté à la Semaine de la Critique. Qu’il soit de la fête était tout à fait légitime. N’empêche, cette intrusion de la réalité dans la fiesta paillette faisait choc des cultures, rappel à l’ordre de la vraie vie. Le canal Saint Martin ou Canal + … ? Comme si nous avions le choix. Fromage ou dessert ? Heu en ce qui me concerne je reprendrais bien une coupe de champagne. Après tout, si le festival tire sur sa fin, il me reste tout de même trois films à voir avant de plier boutique. En remontant vers mon hôtel, j’ai glissé la pièce au SDF qui zone dans un recoin d’une des montées vers le Suquet. Tous les matins, nous nous saluons. Moi avec mon accrédit, lui dans ses cartons. Finalement les Don Quichotte ont bien fait de se pointer sur la Croisette. Sans eux je serai plus riche de 5 euros mais le petit billet que j’ai glissé refilé m’a allégé le cœur. Last but not least : les problèmes d’ascenseur sont en bonne voie de réparation : devant l’hôtel, un engin élévateur a été mis en place. Pour le cas ou je suppose…
en faisant un détour près du Canal Saint Martin
Le festival, en fin de règne, c’est une ambiance bizarre. Vivant depuis dix jours dans le microcosme cannois, le festivalier, peu à peu, se rend compte que tout cela est terminé. S’il n’est pas seulement festivalier, il s’aperçoit en toute schizophrénie bien sentie, que le monde ne s’est pas arrêté à la venue de stars sur la tapis rouge ni aux échanges vifs sur les mérites d’un Garrel ou la nécessité d’un Wenders dans la sélection.






